Reprendre l'entreprise de son père qui fait tout : par quoi commencer ?
Vous travaillez dans la boîte depuis des années. Tout le monde sait que vous reprendrez. Mais votre père chiffre encore chaque devis, appelle encore chaque client, signe encore chaque chèque. Vous attendez, et vous ne savez pas si vous attendez son départ ou sa permission. Cet article s'adresse à la personne qui va reprendre l'entreprise de son père, et à ce père, pour que la transmission commence avant la retraite, pas après.
Le problème n'est pas lui, c'est le compteur
Il est facile de dire « il ne veut pas lâcher ». C'est parfois vrai. Mais le plus souvent, votre père ne garde pas les lignes par méfiance envers vous. Il les garde parce qu'il les a toujours tenues, qu'il est plus rapide, et que personne n'a jamais écrit qui d'autre avait le droit. Le problème n'est pas une personne. C'est un chiffre : le nombre de lignes qui passent encore par lui. Disons 23 dans une boîte de 10.
Reprendre l'entreprise de son père, c'est faire descendre ce compteur pendant qu'il est encore là. Pas le jour où il part. Ce jour-là, c'est trop tard : vous héritez de 23 lignes d'un coup, et des clients qui demandent où il est.
Trois erreurs de l'enfant qui reprend
Attendre la date
« Quand il partira, je ferai autrement. » Non. Le jour où il part, vous faites exactement comme lui, parce que c'est la seule façon que la boîte connaît. Les changements se font avant, avec lui dans la pièce.
Vouloir tout changer
Nouveaux prix, nouveaux outils, nouvelle organisation. L'équipe vous regarde comme un enfant qui joue. Prenez une ligne. Tenez-la 3 mois. Puis la suivante.
Ne jamais se tromper
Vous avez peur de l'erreur, parce que l'erreur devant votre père a un goût particulier. Mais une ligne qu'on ne peut pas rater n'est pas une ligne qu'on tient. Vous devez pouvoir perdre 500 € sur un devis sans que ça remonte à la table du dimanche.
Le chemin, à faire ensemble
Ce chemin est celui de la méthode NOHELM. Il demande une chose difficile : que ce soit le père qui lance le premier geste, et l'enfant qui en reçoive le fruit.
- Nommer. L'équipe réunie, sans le père, sans vous non plus. Une question : « qu'est-ce qui attend qu'il valide ? ». La liste, c'est votre carte de reprise.
- Chiffrer. Chaque ligne, montant et délai. Vous découvrez souvent que le père passe ses soirées sur des lignes qui n'en valent pas la peine.
- Donner le droit. Une feuille A4 : la tâche, votre prénom, un montant max, et la phrase écrite de sa main : « si tu te trompes, je couvre ». 2 signatures. Affichée, pour que l'équipe le voie.
- Équiper. Des machines sur les corvées qu'il faisait seul le soir : les relances, le tri des mails, les brouillons de devis. Jamais une machine avant la permission écrite.
- Lâcher. Il éteint son téléphone 2 heures devant l'équipe. Puis 48 heures. Puis 7 jours. Vous décidez.
- Mesurer. Le vendredi, 20 minutes, vous deux. La paie du 28, le compteur, l'erreur de la semaine, la reprise, la ligne suivante.
C'est ce que la série Remplaçables filme pendant 5 jours puis 90, et une transmission père-enfant en fait partie des cas les plus durs à regarder, parce que la porte qui claque, on la garde. Vous pouvez candidater, à deux, ou l'un sans l'autre.
Les clients qui ne veulent que lui
C'est la ligne qui dure le plus longtemps. Ses 3 plus gros clients l'appellent depuis 20 ans. Ils vous connaissent comme « le fils » ou « la fille ». La seule méthode : les rendez-vous à deux, plusieurs fois, où il vous laisse parler. Puis un rendez-vous seul, où il n'est pas joignable. Puis le client vous appelle directement, un jour, pour une broutille. Ce jour-là, la ligne est passée. Comptez-le. Transmettre des clients qui ne veulent parler qu'au fondateur prend des mois, pas des semaines.
Ce que le père garde
Pendant toute la transition, 7 lignes restent à celui qui porte encore la boîte : les prix, les 3 plus gros clients, embaucher et se séparer, signer au-dessus d'un seuil, la trésorerie à 13 semaines, le cap à 1 an, le dernier recours. Ces 7 lignes passeront en dernier, une par une, le jour où vous aurez tenu toutes les autres. Pour la forme de la transmission, la donation, la fiscalité : c'est un professionnel (notaire, avocat, expert-comptable) qui vous dira ce qui s'applique à votre cas. Le point de vue du père est traité à part.
Ce soir : une feuille, pas une conversation
N'ouvrez pas le grand sujet au dîner. Écrivez une seule feuille A4 : les devis sous un montant, disons 2 000 €, votre prénom, la phrase « si tu te trompes, je couvre » avec un espace pour sa signature. Posez-la sur son bureau demain matin. S'il signe, la transmission a commencé. S'il ne signe pas, vous savez où est la ligne.
